Achille Mbembe sur RFI: «le mot nègre renvoie à une pulsion inhérente au système capitaliste»

27-10-2013 21:15:11

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OI

Achille Mbembe publie sa Critique de la raison nègre. Un ouvrage qui place ce mot à la longue histoire de souffrances au coeur de réalités très contemporaines. « Le nègre est le revenant de la modernité », nous explique l'auteur en décrivant un système vorace pour ceux qui ne peuvent être assimilés au profit. Le nègre, aujourd'hui, peut être de toutes les couleurs et de toutes les origines. Source : www.rfi.fr.



RFI : Au cœur de votre ouvrage, il y a ce terme polémique de « nègre », figure dont vous retracez l’origine. Pourquoi en faire la généalogie ?

Achille Mbembe : Parce que cette figure me semble paradigmatique. L’effort consiste aujourd’hui à rendre compte de ce système que l’on appelle le capitalisme ou, en tout cas dans sa phase actuelle, néo-libéralisme. Le nom « nègre » renvoie à cette pulsion inhérente au système capitaliste, pulsion qui le pousse à effacer toute distinction entre les êtres humains et les choses, à rendre tout, pour ainsi dire, vendable et achetable. Et le nègre est la métaphore vivante, à partir du XVème siècle, de ce « devenir marchandise » auquel le capitalisme veut soumettre l’ensemble existant, la vie humaine y compris.

« Le nègre est le revenant de la modernité », dites-vous, qu’est-ce ce que cela signifie ?

Si je me réfère en particulier au cas historique de la traite des esclaves, l’esclavage n’était pas seulement un système d’exploitation économique. C’était aussi un système d’appauvrissement anthropologique. L’esclavage avait en son centre nerveux une pulsion exterminatrice et génocidaire. Ce système a duré à peu près 400 ans, au cours desquels les nègres auraient pu disparaître. En tout cas, ceux qui ont été transportés aux Etats-Unis n’ont pas disparu et ont créé des cultures vivantes, une littérature, une langue : ils sont revenus de la mort. De ce point de vue, ils sont à la fois les revenants de la modernité et ils sont paradigmatiques de l’envers de cette modernité.

Ce terme est-il toujours valide pour penser le monde d’aujourd’hui ?

Oui, à condition que l’on en donne une définition qui n’est pas raciale.

C’est-à-dire utiliser le terme de nègre sans définition raciale. Comment sort-on de ce paradoxe ?

On en sort en prenant très au sérieux le fait que dans sa phase actuelle, le capitalisme produit toute une humanité subalterne, une classe de gens tout à fait superflus. Et elle le fait compte tenu non pas de leur race, mais de leur inhabilité à être transformés en profit.

Identifiez-vous toujours des logiques de race aujourd’hui, à « l’âge de la sécurité », pour reprendre votre expression ?

Oui, l’âge de la sécurité, l’âge au cours duquel tout tend à être transformé en codes et en flux, qui sont ensuite disséminés dans des réseaux de surveillance. A cet âge de la surveillance, la logique qui consiste à identifier les gens, à les classifier, à les parquer dans des réserves, des camps, tout cela me paraît être constitutif de la nouvelle production de la race. La race, une fois de plus, entendue non pas sous sa forme épidermique, la couleur de la peau, mais sous la forme de la fabrication de gens pratiquement désuets, de déchets d’hommes.

Est-ce cela que vous appelez le « devenir nègre » du monde ?

C’est cela que j’appelle « le devenir nègre » du monde .

Avec cette définition du nègre, autre que celle qu’on entend habituellement ?

Tout à fait, mais en gardant quand même la référence historique à cette ambition du capitalisme qui est d’effacer la distinction entre les êtres humains et les marchandises, à tout acheter et à tout vendre.

Vous évoquez aussi le poète Aimé Césaire à qui vous rendez hommage avec, derrière, une envie de dépasser, en quelque sorte, son positionnement vis-à-vis de la race. Vous dites « la proclamation de la différence n’est qu’un moment d’un projet plus large ». Qu’est-ce que ce projet plus large ?

Ce projet plus large, c’est le projet de dépassement de la différence, le projet de sortie de la race, le projet de constitution de quelque chose de commun qui soit partageable, le projet d’habitation d’un monde, dont on se rend - il faut l’espérer - de plus en plus compte qu’il est le seul que nous ayons, que nous en sommes tous les ayants droit et que pour en assurer la durabilité, nous devons le partager.

 

[- Auteur: "OI" | - Source: "OII" | - Photo source: "OII"]



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